Vendre un ordinateur sans le nettoyer : le risque sous-estimé de vos données personnelles
Que retrouve-t-on sur un disque dur revendu ? Des photos et des vidéos personnelles, des mots de passe, des photocopies de cartes d’identité, des mails, des documents administratifs… c’est-à-dire exactement ce que l’ancien propriétaire croyait avoir effacé en vidant sa corbeille.
Une expérience menée en 2019 par un ingénieur américain en cybersécurité, Josh Frantz, donne la mesure du problème. Il a acheté d’occasion 41 ordinateurs, 27 cartes mémoires, 11 disques durs et 6 téléphones, soit 85 appareils, dont 2 seulement avaient été nettoyés de manière sécurisée. Il y a récupéré 41 numéros de sécurité sociale, 19 numéros de cartes de crédit, 6 photocopies de permis de conduire, 2 photocopies de passeport, et aussi 214 019 images, 148 903 mails et 3 406 documents bureautiques ou PDF.
À La Réunion, où le matériel neuf arrive par fret et se paie cher, le marché de la seconde main tourne vite : on revend son portable à un collègue, on donne l’ancien PC au neveu qui entre en seconde, on poste une annonce entre particuliers. Chaque machine qui change de main sans nettoyage part avec sa petite valise de données personnelles.
Et il n’y a pas besoin d’être expert pour fouiller : n’importe quel féru d’informatique sait installer un logiciel de récupération de données et s’amusera à regarder ce que contenait un ordinateur qui a eu une vie avant d’arriver dans ses mains.
Pourquoi effacer ses données avant de vendre, prêter ou jeter un appareil
Pourquoi effacer ses données avant de vendre un ordinateur, alors qu’on a déjà tout supprimé ? Parce que supprimer un fichier ne l’efface pas, et qu’un formatage simple ne l’efface pas davantage. Le système d’exploitation considère seulement que la zone mémoire occupée par le fichier est libérée : les données restent physiquement sur le support tant que cette zone n’a pas été réutilisée pour autre chose.
L’image de la table des matières est parlante. Le fichier disparaît de l’index du système de fichiers, donc il n’est plus atteignable par le système et les logiciels, mais le texte, la photo ou le PDF sont toujours écrits sur le disque. Un logiciel de récupération de données ne lit justement pas cet index : il parcourt toutes les zones de la mémoire et reconstruit les fichiers supprimés (JPEG, PDF, docx, xlsx, ZIP…). Recuva, PC Inspector File Recovery, DiskDrill, Photorec ou ddrescue font cela très bien, et l’opération est facile à mettre en oeuvre.
Il y a en réalité trois niveaux de lecture d’un disque. Le premier, à la portée de tous, utilise les commandes usuelles du système pour lire les fichiers encore présents ou restés dans la corbeille. Le deuxième, avec un logiciel de récupération, demande un peu de curiosité mais reste accessible à beaucoup de gens motivés. Le troisième, en laboratoire, concerne les disques hors service et relève de sociétés spécialisées.
À noter : ces conseils visent les particuliers. Les équipements utilisés dans un cadre professionnel relèvent parfois de réglementations propres à certains secteurs d’activité, avec des obligations spécifiques.
Comprendre les mémoires de son ordinateur : disques et supports amovibles
Quelles mémoires contient un ordinateur portable ? Deux familles : les mémoires volatiles, utilisées pendant le fonctionnement et dont le contenu est perdu à la mise hors tension, et les mémoires non volatiles, qui conservent les données une fois l’appareil éteint. Ce sont ces dernières qui posent problème au moment de céder la machine.
Dans la catégorie non volatile, on trouve le disque interne, qu’il s’agisse d’un HDD (disque mécanique) ou d’un SSD (disque électronique), et tous les supports amovibles : disques durs externes, clefs USB, cartes SD. Les cartes à puce, comme la carte SIM d’un téléphone, forment un cas à part. Faire l’inventaire est la première étape concrète : le nettoyage doit couvrir le disque interne mais aussi la carte SD oubliée dans le lecteur et la clef USB qui traîne dans la housse.
Sur chacun de ces supports, les données sont organisées par un système de fichiers (FAT, NTFS, EXT4…), créé lors du formatage de l’espace de stockage. Cette opération est transparente pour la plupart des utilisateurs, et c’est bien là le piège : le formatage recrée l’organisation, il ne détruit pas le contenu.
Nota Bene : les mémoires volatiles présentent une rémanence, c’est-à-dire qu’elles gardent leur contenu quelques instants après l’extinction. L’exploiter demande des techniques d’expert, mais on réduit fortement le risque en retirant la batterie et en débranchant l’appareil de l’alimentation pendant au moins 10 minutes. Ce geste se fait après avoir nettoyé les disques et supports de stockage, et la batterie peut ensuite être remise si l’appareil doit resservir.
Quels outils pour écraser définitivement les données d'un disque HDD ou SSD ?
Pour effacer les données d’un disque dur ou d’un SSD, il faut un outil d’effacement sécurisé qui réécrit des valeurs constantes ou aléatoires par-dessus l’existant. Eraser (Windows), Active@ KillDisk (Windows et Linux), nwipe (Linux), DBAN ou Blancco Drive Eraser, ce dernier étant certifié par l’ANSSI, font exactement ce travail : écraser, et non simplement supprimer.
Ces logiciels respectent des normes précises. La norme américaine DoD 5220.22-M prévoit un écrasement en trois passes : écriture de » 1 » sur tout le disque, puis de » 0 « , puis de valeurs aléatoires, avec une vérification finale que l’écrasement s’est bien déroulé. Une version étendue propose 7 passes. Point pratique à anticiper : sur un disque de grande capacité, l’opération peut durer plusieurs heures. Et pour traiter le disque de démarrage, il faut installer l’outil sur une clef USB et démarrer l’ordinateur depuis cette clef, sinon le système en cours d’exécution bloque le nettoyage.
Ici, plusieurs heures de réécriture, cela veut dire plusieurs heures à la merci d’une coupure ou d’une micro-coupure de courant, chose banale sur l’île, encore plus en saison cyclonique. Lancez l’effacement quand le réseau est stable, sur onduleur si vous en avez un, et surtout lisez le rapport de vérification à la fin : un écrasement interrompu à mi-parcours laisse une partie du disque intacte.
Pour les SSD, la question se pose autrement (voir plus loin), mais un raccourci existe si vous êtes prévoyant : sur un disque entièrement chiffré, il n’y a rien à écraser, il suffit de supprimer définitivement les clefs cryptographiques. C’est un argument de plus pour chiffrer ses supports dès l’achat, pas la veille de la revente.
Utilitaires constructeurs SSD : Seagate, Western Digital et SanDisk
Pour effacer les données d’un SSD Seagate, Western Digital ou SanDisk, les fabricants mettent à disposition leurs propres utilitaires d’effacement sécurisé, qui pilotent directement la fonction d’effacement interne du disque. Les outils génériques cités plus haut fonctionnent aussi, mais l’utilitaire du constructeur parle la langue du matériel, ce qui est un vrai avantage sur cette technologie.
La raison est physique. Sur un SSD, contrairement à un HDD, une donnée ne peut pas en écraser une autre pour prendre sa place : le disque doit d’abord effacer les données obsolètes avant d’écrire à leur emplacement. Et il ne sait pas effacer une zone plus petite qu’un » bloc « , donc si les données obsolètes ne remplissent pas un bloc entier, il déplace d’abord les données encore valides. Comme c’est long, Windows, macOS et Linux récents envoient une commande Trim pour indiquer à l’avance quels blocs peuvent être effacés, en général lors d’une période de faible activité.
On pourrait en conclure que l’effacement sécurisé est inutile sur un SSD, qui équipe pourtant la majorité des ordinateurs neufs. Ce serait imprudent : le système peut être mal configuré ou trop ancien, le disque peut ne pas disposer de la fonction de nettoyage, certains systèmes n’indiquent rien quand le disque est branché en USB, et plusieurs jours peuvent s’écouler entre deux nettoyages.
Surtout, il y a un détail que tout le monde oublie : les fichiers que vous n’avez pas supprimés ne sont pas » obsolètes » aux yeux du système. Vos photos et vos documents ne seront donc jamais nettoyés spontanément avant la revente.
Destruction physique : broyage et incinération pour les données sensibles
Destruction physique ou effacement logiciel ? Les deux se complètent. Si vous ne maîtrisez pas les logiciels d’écrasement, ou si le disque ne fonctionne plus du tout et ne peut donc plus être réécrit, la destruction physique par broyage ou incinération reste la solution. Elle est même recommandée, notamment par la publication 800-88 du NIST, pour les données particulièrement sensibles.
Le critère de choix est donc simple. Disque fonctionnel et appareil destiné à être revendu ou donné : effacement sécurisé, parce qu’on veut préserver le matériel. Disque en panne, appareil bon pour la casse, ou données vraiment critiques : destruction physique, parce que l’écrasement est impossible ou insuffisant à vos yeux.
Même logique pour les cartes à puce. Sur une carte SIM, l’écrasement logique des données n’est pas toujours possible techniquement, et il est parfois hors de portée de l’utilisateur parce que la carte exige une authentification. Il ne reste alors que le broyage ou l’incinération.
Un appareil hors service n’est pas pour autant un déchet anodin : une fois le disque sorti et détruit, la carcasse a sa place dans les filières locales de collecte des déchets électroniques, pas au fond d’une poubelle. Retirer le disque avant de déposer une vieille tour ou un portable, c’est cinq minutes de tournevis, et cela règle la question des données avant même la question du recyclage.

Un coup de marteau suffit-il à effacer un disque dur ?
Un coup de marteau suffit-il à effacer un disque dur ? Non. Quelques coups de marteau mettront très certainement le disque hors d’usage, mais ils n’effacent pas les données, qui pourront probablement être récupérées en laboratoire.
C’est tout le paradoxe de cette méthode : elle rassure parce qu’elle est visible et défoulante, alors qu’elle ne fait que rendre le disque illisible par les moyens ordinaires. Les plateaux magnétiques ou les puces de mémoire sont toujours là, avec les données écrites dessus. La récupération devient simplement plus délicate et passe au troisième niveau de lecture, celui des sociétés spécialisées, avec des chances de succès qui dépendent de l’état physique du matériel.
Est-ce grave pour un particulier ? Tout dépend de ce que contenait le disque. Pour des photos de famille, le risque qu’on paie une prestation de laboratoire est faible. Pour des documents professionnels confidentiels, des relevés bancaires ou des copies de papiers d’identité, miser sur le coût de l’opération pour se protéger est un pari, pas une méthode.
La vraie destruction physique, c’est le broyage ou l’incinération, pas le marteau. Et si le disque fonctionne encore, un écrasement en trois passes avec vérification finale vous laisse un support réutilisable, ce que le marteau ne fera jamais.
Téléphones, imprimantes et GPS : les autres appareils à ne pas oublier
Comment effacer les données d’un téléphone portable avant de le vendre ? Le point de départ est plutôt favorable : les versions récentes d’Android et d’iOS chiffrent par défaut le contenu de la mémoire du téléphone, sans possibilité de désactiver cette fonction. Sur un support chiffré, il n’y a rien à écraser, il suffit que les clefs cryptographiques soient définitivement supprimées.
Sur un téléphone plus ancien dont le système ne chiffre pas, il faut activer le chiffrement manuellement, ou traiter la mémoire comme n’importe quel support de stockage à écraser. Dans tous les cas, on retire la carte SIM et la carte mémoire avant de céder l’appareil, et on détruit physiquement la carte SIM si on ne la réutilise pas, puisque son effacement logique n’est pas toujours possible.
L’ordinateur et le téléphone ne sont pas les seuls concernés. Une imprimante, un appareil GPS, une tablette ou une console peuvent conserver des documents, des adresses et des historiques. Avant de vendre ou de donner l’un de ces appareils, on passe par les menus de réinitialisation, on vérifie qu’il ne reste aucune carte mémoire insérée, et on pense à désactiver le wifi sur les équipements qui n’en ont pas besoin.
Le geste final, une fois les disques et supports nettoyés : couper toute alimentation et retirer la batterie pendant au moins 10 minutes, pour laisser les mémoires volatiles se vider. Ensuite seulement, l’appareil peut repartir vers son nouveau propriétaire.
Voiture connectée : le cas délicat du système multimédia
Peut-on effacer les données du GPS et du système multimédia d’une voiture ? En partie seulement, et c’est bien le problème. Ce système contient des données personnelles très parlantes : vos musiques préférées, vos contacts, les appels reçus et composés, le répertoire récupéré lors de la synchronisation Bluetooth du téléphone, sans parler de l’historique des destinations, qui révèle souvent l’adresse du domicile.
Là, l’écrasement des données peut être compliqué, voire impossible en pratique, tout simplement parce que le fabricant ne fournit pas de logiciel approprié. La conduite à tenir est alors la suivante : supprimer méthodiquement les données par les commandes utilisateur du menu du système multimédia, contacts, historiques d’appels, téléphones appariés, destinations enregistrées. Cela évite que l’acquéreur récupère tout votre carnet d’adresses en démarrant la voiture. Il faut savoir que ces données resteront malgré tout récupérables par des techniques avancées, par exemple dans le cadre d’une procédure judiciaire.
Sur une île où le parc automobile d’occasion circule beaucoup et où l’on achète souvent son véhicule à un particulier, cela vaut la peine d’y consacrer un quart d’heure sur le parking avant la remise des clefs, dans les deux sens d’ailleurs : quand vous achetez, vérifiez aussi que le vendeur a bien vidé le système.
Pour résumer la marche à suivre avant de céder un appareil : inventorier toutes les mémoires non volatiles, écraser le disque avec un outil d’effacement sécurisé en vérifiant le rapport final, utiliser l’utilitaire du constructeur pour un SSD, broyer ce qui ne peut pas être réécrit, vider les menus des appareils exotiques comme le GPS ou l’autoradio, puis débrancher dix minutes. Et pour la prochaine machine, prenez l’habitude de chiffrer le disque dès le premier jour : le jour de la revente, l’effacement ne prendra plus des heures.
